Solitude

Le Centre d’étude et d’action sociales des Côtes-d’Armor (CÉAS 22), créé en 1968, a pour but de contribuer aux politiques sociales et au développement local. De 2013 à 2015, j'y ai animé une démarche de recherche-action sur le thème des solitudes. À travers cette démarche d’enquête, le groupe d’acteurs investis dans le projet a défini l’objet de son action : le lien social.

Cet article tente de montrer en quoi cette expérience peut être considérée comme une participation citoyenne qui contribue à la démocratie.

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Une visée de transformation sociale

Le Centre d’étude et d’action sociales des Côtes-d’Armor (Céas 22), réunit des acteurs pour se co-former, construire une analyse et agir pour transformer leur contexte. Pour l’association une des conditions indispensables de cette expérience est la construction de rapports égalitaires entre les personnes.

Le projet commun qui lui a permis de se constituer a été défini à partir d’échanges et de débats entre les individus qui la composent. Ainsi, au sens de John DEWEY elle est une communauté (ZASK, 2015, p.84). Cette première démarche a conduit l’association à établir son plan d’action en ces termes : « [l’association] s’appuie sur un groupe de personnes concernées par des problématiques sociétales. Elle imagine collectivement des solutions en se basant sur les savoirs expérientiels et de terrain de chacun. Elle valorise la mise en commun des vécus pour construire des connaissances afin de mener des actions concrètes sur un territoire déterminé[1]. » 

Ce projet d’agir sur des problématiques sociétales l’inscrit dans une visée de transformation sociale. En effet, nous pouvons considérer que les différentes institutions et les actions instituantes qui agissent en dialogue ou en contradiction avec elles, sont en mouvement dynamique de recomposition continuelle sous l’effet des acteurs qui composent la société. Ainsi les acteurs provoquent des transformations ou à tout le moins, des changements sociaux.

Parmi les différents axes d’actions du Céas 22, nous nous attarderons sur celui de la recherche-action sur les solitudes. L’association l’a animée de 2013 à 2015, à travers l’organisation de temps d’ateliers et l’a conclue par un forum. Ce travail d’un collectif qui enquête sur sa propre réalité dans une visée d’action, nous semble présenter un intérêt du point de vue de la démocratie participative.

Un enjeu d’organisation du public

Il est assez rare que la définition des problèmes et des solutions soit issue de groupes de personnes directement concernées. En effet, comment permettre à des personnes éloignées des questionnements politiques, ou ayant le sentiment de ne pas avoir de pouvoir dans la société, de prendre une place dans l’organisation, l’orientation, la définition des problèmes et des solutions sur les questions sociales ?

Le Céas 22, et la démarche de recherche-action qu’il a animée visent autant à rassembler des acteurs de l’action sociale, bénévoles et professionnels, que des personnes concernées par les problèmes sociaux. Ses adhérents sont majoritairement des acteurs de ce que l’on pourrait regrouper sous l’appellation très large d’intervenants sociaux (assistant de service social, animateur socioculturel, éducateur technique, éducateur spécialisé, étudiant en psychologie, ancien député-maire, citoyens initiateurs de dynamiques locales, etc.). Ils sont donc en contact direct avec le public touché par les précarités sociales et peuvent être en mesure de les mobiliser et de les accompagner vers des actions que le Céas 22 initie.

Les documents internes de l’association expliquent que, selon elle, le changement n’est pas dans les mains des uns ou des autres, mais des uns avec les autres. Ils ajoutent : « L’objectif de l’association est de s’engager, par l’éducation populaire, à contribuer à la promotion de la citoyenneté et de la démocratie[2]. »

La démocratie, dans l’acception du Céas, pourrait être décrite comme une démarche complexe nécessitant un effort d’ouverture à la réalité des minorités, à leur capacité de créer et de penser (STENGERS, I. et PIGNARD, P. 2013). Dans une telle conception, l’enjeu de revivification de notre démocratie en crise passe par l’apprentissage de nouveaux modes d’écoute et de débat qui incluraient tous les citoyens.

Il s’agit également de considérer que chacun est partie prenante de la société et que, de ce fait, sa parole est nécessaire pour construire les choix que nous faisons collectivement. Pour les adhérents du Céas, les citoyens sont en capacité de cocréer une certaine dimension de la communauté et du monde auxquels ils veulent prendre part. Chacun est légitime, pour parler de sa participation à la vie locale, des projets qu’il aimerait voir naître, de sa lecture de la réalité…

Nous dirons avec John DEWEY que « … l’organisation du public, qui implique la participation politique des individus par l’intermédiaire de pratiques décentralisées et ascendantes (bottom up) d’enquêtes publiques, est indispensable à la démocratie. » (Zask, J. 2015, p.50). Une approche qui rencontre la démarche expérimentée par la recherche-action mené par les adhérents du Céas 22.

De la réflexion vers l’action

Le Céas 22 a choisi de travailler à partir d’une méthode qu’il nomme Recherche-Action. Pour ce collectif d’acteurs, la recherche-action est une « recherche de terrain avec la participation des personnes concernées par la problématique de recherche, dans une optique de mélange de savoirs scientifiques et de savoirs pratiques[3]. » La volonté des adhérents était de contribuer à la définition du problème de l’isolement et des solitudes, puis d’expérimenter des actions pertinentes et cohérentes sur leur territoire[4].

Dans un premier temps, le travail s’est appuyé sur le modèle des ateliers coopératifs de recherche-action (ACORA) (HERMELIN, 2009) en mobilisant surtout l’outil du journal d’atelier.

Pour Hermelin, la recherche-action « est une recherche d’acteurs sociaux, c’est-à-dire qu’elle pose en principe que les acteurs sociaux, dans le champ de leurs pratiques, de leurs actes, de leurs engagements sont porteurs de savoirs spécifiques et originaux qui demandent à se construire, à être valorisés dans une autonomie par rapport aux savoirs dits savants, aux savoirs d’experts, aux savoirs techniques. » (HERMELIN, 2009, p. 63)

Dans ce contexte, la construction de savoirs à partir de la réflexion des acteurs est orientée vers l’action, elle est donc politique et sociale. Stephen Kemmis, dans un texte sur la recherche-action, pense la nature de la réflexion en ces termes : « La réflexion en tant que processus dialectique est « méta », elle nous permet de penser la relation entre notre réflexion et le contexte dans lequel nous sommes : entre nos pensées et l’action dans un contexte particulier. » Il pense aussi que : « Nous devenons ainsi conscients que notre action influencera le cours des évènements, pour nous au moins et habituellement, pour les autres aussi[5]. » (KERMIS, 1985, p.141)

Ainsi, nous pouvons voir la recherche-action comme une praxis. Dans l’expérimentation qui nous occupe, l’action est pensée comme étant intégrée à la démarche de recherche. Il ne s’agit pas de faire de la recherche avec des acteurs ou à partir de leurs savoirs spécifiques. Il s’agit plutôt pour les acteurs d’expérimenter différentes actions précisément en lien avec leurs réflexions, issues de leurs hypothèses. Tel, par exemple, une fête du pain basé sur l’entraide qui a été organisé dans une petite commune. Elle a provoqué la rencontre de familles, de personnes âgées et de travailleurs d’ESAT habitant les uns près des autres sans pourtant se connaître.

À ce titre, la démarche se rapproche de l’enquête sociale telle que la pense John DEWEY pour qui « enquêter et transformer la réalité sociale sont une seule et même chose » (Zask, 2015, p. 87).

Des acteurs concernés par les solitudes

Les participants à l’enquête se sont réunis une fois par mois pour un atelier de deux heures pendant deux années.

Les attentes des participants à la recherche-action étaient de s’appuyer sur l’échange et l’expression de chacun pour se co-former et construire ensemble sur une thématique. La réflexion s’est d’abord appuyée sur le vécu de chacun par rapport aux solitudes et aux liens sociaux. Ils ont ensuite pu mettre en commun leurs interrogations, préparer des entretiens, les conduire et les analyser en s’appuyant sur le soutien ponctuel de chercheurs professionnels (sociologue, ethnologue photographe, psychologue…).

Pour ce faire, ceux-ci ont été accueilli par le groupe et leurs apports ont été mis en discussion avec des modalités d’animation qui permettent le dialogue. Les journaux d’ACORA ont été support à la préparation de ces rencontres, ils permettaient à l’intervenant de réagir à partir des réflexions du groupe. L’aménagement de l’espace permettait à chacun d’avoir des interlocuteurs multiples (par exemple : par petites tables de cinq personnes). Ont également été proposées dans l’animation, des temps d’appropriation individuelles, de partages en sous-groupe et de mise en débat de ces constructions avec l’ensemble du groupe et l’intervenant.

Chercher à rassembler des personnes concernées par les solitudes confronte à un paradoxe. Comment atteindre des gens qui ont peu de liens ?

Alors que le sujet avait d’abord été formulé comme étant un objet extérieur, il est vite devenu évident que les solitudes concernaient tous les participants. Pour autant, la préoccupation pour la mobilisation d’un « public » qui aurait été plus légitime, parce que plus concerné par une solitude souffrance, s’est maintenue tout au long de la démarche.

Les participants à la recherche-action était eux-mêmes récemment veuf, divorcée, retraitée, vivant avec une maladie psychique… Ils étaient aussi, et parfois en même temps, ce que nous avons choisi d’appeler des intervenants sociaux. Ils pouvaient donc être relais des invitations, partager le sens de la démarche et accompagner la participation de personnes plus isolées.

Lors du forum organisé en conclusion de la recherche-action, étaient présents des professionnels et des bénévoles de l’action sociale, mais également : des personnes en situation de handicap physique ou psychique, des chômeurs, des personnes en situation de pauvreté, des personnes SDF, des habitants d’un quartier défavorisé…

Il apparaît donc que le groupe n’a pas réussi à aller au-delà d’une participation ponctuelle des personnes les plus touchées par l’isolement. Observons tout de même que le thème de la solitude présente par essence un défi particulier à la participation des personnes concernées par le problème.

Un processus d’enquête qui se construit chemin faisant

Bien que l’impossibilité à faire le choix d’un public spécifique ou d’une question précise dans la thématique ait offert une liberté d’exploration au groupe, elle a aussi provoqué des errements qui ont nourri des doutes et des désengagements.

Mobiliser de la réflexion en amont du choix d’une action se fait souvent dans des lieux où les enjeux de fonctions, de statuts ou de représentations peuvent freiner une parole libre. Face à la montée d’un travail social gestionnaire (CHAUVIERE, 2010), nous émettons l’hypothèse que la recherche de sens était une motivation très forte pour ces acteurs. Ils se sont ainsi donné un espace de réflexion qui leur manquait pour penser l’action.

L’expérience d’enquête qu’a tentée le Céas peut être vue comme une utopie en acte, même si nous pouvons déplorer qu’elle n’ait eu que peu d’impact en dehors des personnes qu’elle a directement rejointes. Néanmoins, elle constitue un diagnostic sensible des solitudes qui nous paraît être une étape indispensable pour agir de façon efficiente sur le problème. 

Le thème de la recherche-action étant les solitudes, il a logiquement conduit les acteurs d’une réflexion sur les manques de liens vers une réflexion sur les liens sociaux. La conclusion provisoire de cette démarche les amène à proposer deux critères pour agir :

  • Expérimenter des actions qui s’appuient sur une mixité du public à des fins de décloisonnement des catégories sociales et de souplesse dans les formes du vivre ensemble par une adaptation aux cultures des uns et des autres.
  • Penser l’action sociale comme devant contribuer à des pratiques inclusives pour que chacun puisse prendre part à la vie de la cité et puisse sentir avoir sa place.

Reste qu’au-delà des pratiques et de l’ouverture à l’autre dont peut faire preuve la communauté Céas, les opportunités et les ressources ne sont pas équitablement réparties entre les individus. Elles ne corrigent pas ces réalités concrètes (isolement, pauvreté…) empêchant la participation de plusieurs personnes.

Bibliographie

CHAUVIERE, M. 2010. Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, Ed. La Découverte, coll. Alternatives sociales, 229 pages.

HERMELIN, C. 2009. L’ACORA, atelier coopératif de recherche-action, Construction collective de savoirs d’acteurs en société, éditions de L’Harmattan,, 313 pages.

KERMIS, S. 2013. Chap 10 « Action research and the politics of reflection » dans David Boud, Rosemary Keogh, David Walker, Reflection : turning experience into learning, Ed. Routledgefalmer, London and New York  - 172 pages.

ZASK, J. 2015. Introduction à John Dewey, coll. Repères, Ed. La Découverte, 112 pages.

 

[1] Projet associatif du Céas 22, [EN LIGNE] URL consultée le 5 juin 2016 : Projet associatif du CÉAS 22

[2] Document interne du Céas, septembre 2015.

[3] Glossaire du Céas octobre 2012.

[4] Document interne du Céas avril 2011.

[5] Notre traduction d’un extrait du texte de Kemmis.

Projet associatif

[2] 2011 ?

[3] Glossaire du Céas octobre 2012

[4] Notre traduction d’un extrait du texte de Kemmis.

[5] Document interne du Céas, 2011.

[6] Document interne du Céas, 2015.