Prendre du pouvoir collectivement

Les subventions du secteur social et médico-social sont en baisse constante, notamment pour leur fonctionnement qui est de plus en plus rarement financé. Les procédures administratives et les cadres d’intervention se multiplient. Les professionnels et les organisations sont de plus en plus appelés à « rendre compte » de leurs actions et à les justifier en termes d’impact social. Concrètement, faire toujours plus avec moins implique souvent d’avoir peu de temps pour instaurer une relation avec la personne suivie. Paradoxalement, alors même que la réflexivité pourrait être la meilleure façon de mesurer et de donner à voir l’impact de leur action, les professionnels disent qu’ils manquent de temps pour s’arrêter sur leurs pratiques, les analyser, se former ou échanger. Avec eux, je considère que c’est le sens des pratiques qui devrait être au cœur des questionnements plutôt que les contraintes gestionnaires et organisationnelles. Sommes-nous impuissants à agir ?

Texte paru dans les Cahiers de l'Actif en avril 2019.

PERRON P., 2019, Remettre du sens pour accompagner, travailler et manager autrement : le développement du pouvoir d'agir des acteurs du social (Dossier : Les dynamiques participatives dans les ESSMS : état des lieux et perspectives (La Grande-Motte), N°514/515 p. 133-150.

INTRODUCTION

Différentes orientations ouvrent les politiques sanitaires et sociales à de nouvelles opportunités : inclusion, décloisonnement, coopérations territoriales, qualité de vie au travail… et bien entendu participation. Si elles sont vécues comme des injonctions venues d’en haut et dépourvues de sens, ces perspectives seront vouées à l’échec, voire à un renforcement du mal-être professionnel et, par ricochet, à produire des violences institutionnelles pour les personnes accompagnées. Pour autant, mobiliser toutes les intelligences face aux défis qui se posent dans l’accompagnement et l’accueil des publics fragilisés est essentielle parce qu’aujourd’hui encore, le travail social produit trop souvent des maltraitances.

Alors, quelles perspectives se dessinent pour permettre aux individus évoluant dans le champ social et médico-social d’être mieux pris en compte en tant qu’humains ? Qu’ils soient usagers, professionnels de l’accompagnement, encadrant intermédiaire ou dirigeants de structures, ces acteurs ont besoin de reprendre contact avec leurs marges de manœuvre. Pour cela, il leur faut se mettre en travail de co-construction pour redevenir des acteurs de changements qui se révéleront pertinents pour tous.

La visée de participation nous place en présence d’une situation complexe, ce qui implique qu’à chaque étape, les possibilités d’actions sont multiples, peuvent être reliées entre elles de plusieurs manières et sont interdépendantes. Le chemin ainsi tracé est à chaque fois unique, il n’est pas prédéterminé et il ne peut pas être le résultat d’un protocole reproductible. Les mêmes causes n’auront d’ailleurs pas à chaque fois les mêmes effets.

Face à la complexité, il est indispensable de penser en termes de système et de se donner une visée et une éthique pour guider les choix.

Il est impensable de parler de participation sans tenir compte de tous les éléments qui interfèrent les uns avec les autres, notamment dans les ESMS, puisqu’il s’agit d’y accompagner des personnes fragilisées. Il en est ainsi de la frontière qui devrait théoriquement permettre de distinguer entre les préoccupations pour la qualité de vie au travail et celles visant la qualité des actes et de la relation à l’usager… Pour les équipes, les frontières se brouillent, par exemple entre l’acte professionnel et l’investissement affectif et personnel. Tout est intimement lié. Par exemple, pour les personnes hébergées, s’entremêlent les espaces de vie et de socialisation et les espaces d’intimité. Ces derniers sont d’ailleurs plus ou moins restreints, tout comme les choix de vie qui leur sont accessibles… ce qui renforce d’autant la nécessité de prendre en compte complètement le point de vue de ces personnes.

Je me propose dans ce texte de questionner les trois niveaux d’actions des établissements sociaux et médicaux sociaux : l’accompagnement des personnes accueillies ou hébergées, les réalités de travail des personnels et le management.

 

Conclusion

Permettre à des établissements, des équipes, de penser et construire des accompagnements de qualité en prenant d’abord soin de leurs propres conditions de pratiques individuelles et collectives est complexe et doit se penser dans une approche systémique. Voilà pourquoi il est nécessaire de mobiliser tout le monde au risque d’échouer si l’on cherche à cloisonner. Les trois parties prenantes sont concernées : usagers, équipes salariées et cadres dirigeants.

S’outiller, se former à la participation dans cette idée, ce serait d’abord se co-former : valoriser les pratiques qui relèvent du bon sens, les identifier et comprendre ce qui fait qu’elles peuvent parfois être entravées. Est-ce l’organisation du travail ? Est-ce l’imposition de procédures et de dispositifs pensés ailleurs et répliqués à l’identique dans un contexte qui n’est pas le même qui les rend inopérants ? Serait-ce nos propres résistances ?

En matière de participation, et c’est d’abord à cela que doit servir la posture d’écoute active, comprendre mieux et plus complètement les réalités des acteurs nous révélera de nouvelles manières d’agir qui seront plus en adéquation avec leurs besoins et particulièrement les besoins existentiels de pouvoir s’autodéterminer, se réaliser, être reconnu, estimé…

Partout en France naissent des innovations, des expérimentations ou existent des pratiques maintenant instituées qui doivent être mises en lumière. Des gens savent faire ou plutôt tâtonnent avec bonheur. Il faut connecter ces nouveaux moyens de faire, les légitimer, les aider à trouver des ressources, les encourager à s’inspirer les unes les autres, leur apporter reconnaissance, reproduire, essaimer, multiplier pour qu’elles soient de plus en plus nombreuses. Ainsi l’écart à la norme déplacera la norme et graduellement nous aurons complètement changé de paradigme.

Finalement, penser et agir la participation dans le contexte des ESMS, c’est créer à partir d’une feuille de route et des matériaux existants, en interaction avec l’environnement, en permettant à chacun d’apporter sa touche… donc ne pas très bien savoir ce que l’on produit pendant qu’on le fait, s’attacher au chemin plutôt qu’au résultat. Et surtout accepter que ce ne soit jamais fini.

C’est complexe, comme la vie, et c’est ce qui fait que c’est enthousiasmant. Il s’agit de se mettre à l’écoute les uns des autres et de créer ensemble. N’est-ce pas la raison pour laquelle on choisit ces métiers ?


[1] Les concepts du travail social avec les groupes, Association Nationale pour le Travail Social avec des Groupes et des interventions sociales collectives URL consultée le 28 janvier 2019 : http://www.antsg.eu/travail-social-avec-les-groupes/

[2] MEISTER, A. La participation pour le développement, Paris, Edi. Ouvrières, 1977, 176 pages.

[3] BARBE, L. intervention au séminaire « Le pari de la participation » organisé par le CRTS de Bretagne en novembre 2012. URL consultée le 10 mars 2019 : http://www.cabinetcress.fr/public/L.Barbe_GIRFAS.pdf

[4] Entretien avec Gertrude Deschamps - Formatrice et Psycho-somatothérapeute.

[5] BESSON, G. (2008). Le développement social local. Significations, complexité et exigences. Paris: L’Harmattan. P.226

[6] Site internet de Carpe diem, centre de ressources Alzheimer. URL consultée le 10 février 2019 : https://alzheimercarpediem.com/lapproche-carpe-diem/lapproche-carpe-diem/

[7]Le Monde, Recherche motivation des salariés… Gaëlle Picut. Publié le 17 avril 2015. URL consultée le 10 mars 2019 : https://www.lemonde.fr/emploi/article/2015/04/17/recherche-motivation-des-salaries_4618328_1698637.html

[8] Gilles HERREROS, la violence ordinaire dans les organisations, ed Erès, 2018, 200 pages.

[9] Mazeaud Alice, Talpin Julien, « Participer pour quoi faire ? Esquisse d'une sociologie de l'engagement dans les budgets participatifs », Sociologie, 2010/3 (Vol. 1), p. 357-374. DOI : 10.3917/socio.003.0357. URL : https://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-3-page-357.htm

Blondiaux Loïc, Fourniau Jean-Michel, « Un bilan des recherches sur la participation du public en démocratie : beaucoup de bruit pour rien ? », Participations, 2011/1 (N° 1), p. 8-35. DOI : 10.3917/parti.001.0008. URL : https://www.cairn.info/revue-participations-2011-1-page-8.htm

[10] Koehler Christine, Le leader aujourd’hui : un innovateur du faire-ensemble. Dans Entreprises vivantes, ensemble elles peuvent changer le monde, direction de Manfred Mack et Christine Koehler, publication en ligne. URL consultée le 10 mars 2019 : http://christine-koehler.fr/wp-content/uploads/2016/06/Entreprises_vivantes_interactif.pdf également publié aux éditions de L’Harmattan en 2017.

[11] BACQUE, M.-H., & BIEWENER, C. (2013). Empowerment. La découverte. coll. « Sciences Humaines / Politique et sociétés » 175 pages.

[12] Le Boterf, G. Construire les compétences collectives, Coopérer efficacement dans les entreprises, les organisations et les réseaux professionnels, ed. Eyrolles, 2018, 224 pages.

[13] Entretien avec Ghislaine Libéros, GL formation, ingénierie de projets de formation et formalisation et transfert des compétences

[14] Paul Fustier, « L’interstitiel et la fabrique de l’équipe » dans Nouvelle revue de psychosociologie, Ed. ERES,  2012/2 n° 14 | pages 85 à 96.

[15] Entretien avec Gertrude Deschamps - Formatrice et Psycho-somatothérapeute.

[16] Entretien avec Gertrude Deschamps - Formatrice et Psycho-somatothérapeute.

[17] Le managérialisme « système de description, d’explication et d’interprétation du monde à partir des catégories de la gestion » Jean-François Chanlat, 1998. Sciences sociales et management. Plaidoyer pour une anthropologie générale, Ed. Presses de l’Université Laval, 114 pages.Ainsi, nombre de dirigeants associatifs participent d’un mouvement plus général dans la société que l’on peut désigner comme managérialisme, qui consiste à étendre le management à de nouveaux domaines de la vie sociale. Le managérialisme constitue un « système de description, d’explication et d’interprétation du monde à partir des catégories de la gestion » (Chanlat, 1998) et peut se caractériser par la place accordée à la notion de performance, par l’importance de la rationalité instrumentale et par la mise en avant des concepts d’auditabilité et de responsabilité selon P. Avare et S. Sponem (2008).